(Cet article fait partie de la chaîne de la Croisée des Blogs, que vous pouvez découvrir plus en détail ici.)
Qu’est-ce qu’une situation désespérée ?
C’est : – une situation présente,
- ou bien la situation à venir que laisse deviner la pente de la situation présente,
qui entre en contradiction avec mes espoirs (ce moi est bien évidemment générique !
) ou avec nos espoirs collectifs. Ces espoirs peuvent porter sur ma vie, sur la vie d’un proche, sur la société.
Cette contradiction m’apparaît sans issue favorable ( c’est-à-dire non conforme à mes espoirs, ou à nos espoirs collectifs).
Je me focaliserai ici sur les situations graves qui amènent à reconsidérer sa vie autrement, détruisant au passage une bonne part des espoirs d’avant.
Exemples :
- J’ai perdu/je vais perdre celui/celle que j’aime ;
- J’ai perdu/je vais perdre mon travail ;
- J’ai perdu/je vais perdre mon logement ;
- La situation biologique de la planète est catastrophique et les mesures prises ne sont pas à la hauteur : une catastrophe est donc probable ;
- La situation économique de notre société est catastrophique et les mesures prises ne sont pas à la hauteur : une catastrophe est donc probable ; ce qui aura des répercussions probables sur mon travail, mon logement, etc.
Précisons d’emblée que la vision froide que je présente ici n’est pas le fruit d’un esprit arrogant qui donnerait ses bons conseils du haut d’une chaire de coton. J’ai ma part de doutes, d’angoisses, d’interrogations, je n’en suis pas sortie. J’ai eu ma part de désespoir, de dépressions, d’absence d’avenir… J’ose croire que j’ai suffisamment changé pour ne pas les revivre. Je pense simplement que les pistes présentées ici sont des guides à approfondir pour éviter de sombrer psychologiquement au moment même où la situation exige de nous qu’on rassemble toutes nos ressources.
Un constat difficile à avaler
- L’inconvénient des affects
La situation (présente, à venir) m’apparaît désespérée parce que je perds quelqu’un/quelque chose, parce que la société perd ses fondements… Sentiment de perte, perte notamment d’un morceau d’identité… et si je fais le deuil de ces pertes, restent encore la peur de l’inconnu, et la peur de manquer de ressources (intellectuelles, mentales, sociales…) capables de me faire rebondir dans la situation nouvelle. Souffrances. Peurs.
Tant que je reste le nez dans mes affects je m’empêche d’avancer. Dans ces conditions, mieux vaut observer la situation dite désespérée d’un oeil froid.
- La situation (présente ou à venir) n’est jamais désespérée par elle-même
Elle n’apparaît désespérée que si je la confronte à mes espoirs.
La situation peut être objectivement grave (au niveau individuel : perte de son travail, de son logement… / au niveau collectif : perte de la diversité biologique de la planète, conséquences sur l’humanité…) mais aussi grave soit-elle, elle n’est jamais désespérée en elle-même : c’est le regard que nous portons sur elle qui nous la fait apparaître comme désespérée. Regard chargé de nos espoirs (au niveau individuel : fonder une famille, avoir de quoi vivre… / au niveau collectif : que notre société ne s’effondre pas, que notre démocratie ne s’effondre pas, que la diversité biologique ne s’effondre pas…). En elle-même, la situation est telle qu’elle est, point. C’est notre regard qui la charge d’affects.
- Prendre du recul
Faire cette distinction, situation neutre d’un côté, espoirs de l’autre, permet de prendre du recul, à la fois vis-à-vis de la situation et des espoirs.
- De la situation : en prenant ses distances par rapport au désespoir, à la peur, au fatalisme, on retrouve des capacités d’action qu’on pensait réduites à néant, et on libère ses capacités créatives, qui peuvent nous faire apparaître de nouvelles options qu’on n’envisageait pas.
- Des espoirs surtout, qui trop souvent nous empêchent d’élaborer des alternatives. En les envisageant de loin, on peut plus facilement accepter d’y renoncer, de les redéfinir en conscience, ou d’en élaborer carrément d’autres.
Prendre du recul vis-à-vis de la situation :
- « C’est possible »
L’objectif est de souffrir le moins possible dans une situation qu’on juge insupportable, d’accord ? Si tel est l’objectif, la première chose à faire est de rayer de son esprit, d’ôter de sa bouche les phrases suivantes : « je n’y arriverai jamais », « c’est trop dur pour moi », « je ne peux pas », »je souffre », « je ne pourrai jamais me passer de… ». Certaines sont vraies, d’autres non… on s’en fout : plus on les ressasse, plus on se fait du mal, et plus on bloque les ressources qui nous permettraient de sortir de la douleur.
- Faire la revue de ses ressources et les entretenir
Ok, la situation est sans issue. Maintenant que j’ai dis ça, je reste les bras croisés ? Je m’enterre dans le désespoir ? Je baisse les bras face à ma peur, et je la laisse me paralyser ??
C’est justement dans ces circonstances « désespérées » qu’il faut réussir à dénombrer ses ressources et ses qualités. Laisser à la porte le désespoir, la peur, le fatalisme, n’est plus un choix mais une absolue nécessité. Leur entrouvrir la porte, croire en son for intérieur qu’il n’y a pas moyen de leur résister, c’est déjà perdre la partie.
C’est le moment au contraire de faire le compte de ses soldats : qualités intellectuelles, physiques, humaines, sociales, créatrices, capacités immédiatement utiles, action, dynamisme, optimisme naturel, bonne santé, énergies… et de les entretenir, et de les choyer.
- Nommer 2 généraux : la capacité d’action, l’imagination
« Mais je ne suis pas actif » « Mais je ne suis pas créatif » : voilà bien de ces convictions auto-réalisatrices qui tournent en boucle au fond du crâne. Ou comment se freiner soi-même.
C’est le moment de s’étonner soi-même, et il est bien possible que ce soit la situation qui nous y pousse. C’est justement devant une situation nouvelle qu’on trouve en soi des ressources qu’on n’attendait pas, qu’on a des chances de faire sortir de soi une qualité enfouie, de se trouver capable de faire quelque chose qu’on ne se croyait pas capable de faire… Nos ressources personnelles se construisent toujours au présent, devant la situation à laquelle on se trouve confronté. Mais oui, cela suppose de la souplesse.
Prendre du recul vis-à-vis de ma perception et de mes espoirs :
- Renoncer à un espoir
De fait, objectivement, je perds celui/celle que j’aime encore et je ne peux pas inverser le cours des choses. De fait ma vision de l’avenir en est bouleversée. De fait j’en souffre. Mais de fait, plus vite je réussirai à en faire le deuil, moins je souffrirai, plus vite je pourrai commencer à reconstruire quelque chose d’autre.
Si on réussit à envisager l’idée de « reconstruire quelque chose d’autre », la situation apparaît comme déjà moins désespérée : un nouvel espoir est en germe.
- Relativiser dans le temps
Relativisant mes espoirs présents, je peux m’imaginer dans 30 ans, songeant avec tendresse, avec amusement peut-être, à ce qui me fait frémir aujourd’hui. Il y a un après, d’autres espoirs possibles, une autre vie après le désespoir.
J’aurai aussi un autre regard sur ce que j’ai perdu ou vais perdre actuellement : je penserai peut-être à ces pertes avec tristesse, mais je verrai aussi ce que j’y ai gagné, ou ce que je gagnerai plus tard.
- Apprécier les éléments positifs
J’ai d’autant plus de chances de faire le deuil de pertes matérielles que je me rend capable d’apprécier ce que j’y gagne à d’autres niveaux : moins de matérialisme, plus de solidarité, plus de conscience ?
Ou plus simplement, à côté de ce que l’on perd, faire le décompte des craintes et angoisses dont on se trouve libéré.
>>>> Changer ?
- Accepter de se définir autrement.
Si je m’envisage moi-même, mon identité, en fonction d’une relation, en fonction d’un travail, en fonction d’un logement, je sombre en le/la perdant. Je dois donc accepter de redéfinir la moelle de mon identité autrement.
- De la souplesse
Ce qui suppose là encore d’accepter de faire preuve de souplesse : changer, pour devenir quelqu’un d’autre ? Le premier pas, indispensable, est de ne pas affirmer catégoriquement que c’est impossible.
« Je ne peux pas changer » : voilà bien une phrase néfaste. Et ce, quels que soient les éléments objectifs qui l’appuient parfois.
Plus on redoute le changement nécessaire, plus on l’aborde de manière défensive, plus on s’empêche soi-même d’y arriver, et plus on souffre.
- Changer d’optique
Pourquoi ce changement serait-il forcément négatif ? On le voit comme tel tant qu’on reste focalisé sur ce qu’on perd, sur ses espoirs abattus… Et si on changeait d’optique ? Et si finalement le changement obligé s’avérait positif ?
Une situation désespérée, chargée de deuils du passé, est aussi l’occasion de reconstruire un nouvel avenir. Envisageons donc le changement avec enthousiasme !
Je finirai cet article en citant un commentaire, lu récemment sur un blog politique. Perla Austral, son auteur, est argentin, et parle ici de la catastrophe économique qui a touché l’Argentine en 2001. Quel que soit notre jugement sur la situation économique présente et ses suites, quelle que soit notre opinion sur la validité d’une telle comparaison, j’y lis de l’espoir, malgré la situation « désespérée » de l’Argentine à l’époque.
quand l’Argentine s’est effondrée, il y a eut chez beaucoup de gens ce sentiment de rage et d’impuissance.
Mais la vie a vite repris ses droits et les femmes et les hommes dans ces cas de figure retrouvent l’esprit pionniers et le sens de la valeur des choses.
Le vraie courage, celui du petit matin.
les vraies valeurs, celles de la vie et de l’économie physique utile à la vie.
Des activités se créent spontanément car il faut assurer l’essentiel, remplir l’asiette, réparer ce qui peut l’être et ne plus jeter remplacer à tout va (bon pour l’environement ça tient), mettre en place des réseaux solidaires entre voisins pour prendre en charge les enfants ou les personnes agées, pour les soins (là les vrais médecins je peus te dire qu’on les reconnait) et la vie sociale des quartiers repart de façon extraordinaire.
J’ai vécu cela de loin par procuration, mais ce que j’en ai retenu c’est que ce fut dure mais aussi exaltant.
On va même aller jusqu’à recréer des monnaies locales reconnues comme telles, et hop l’économie repart.
Qoiqu’il arrive c’est en nous mêmes que les portes de sortie existent, il faut reconstruire, repartir… se battre, là est la solution.
Yann va sans doute rappeler cette extraordinaire capacité du peuple japonais à repartir sans se plaindre après tsunamis ou séismes…
Chacun de nous peut demain devenir acteur du destin.
C’est tout de même autre chose que rester le cul dans sa voiture devant sa télé ou son écran…
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