Agir ou laisser advenir

Posted on nov 27, 2008 by Boréale in Mieux travailler, lectures | 3 Comments

 

Quelle est l’efficacité de l’action ? L’analyse de François Jullien, dans Traité de l’efficacité, est une bonne base de réflexion et intéressera tout particulièrement, il me semble, les lecteurs soucieux de développement personnel.

F. Jullien distingue la réponse de la pensée européenne, pour laquelle l’efficacité est intimement liée à l’action – « par son action, l’homme pourrait être créateur d’ »ordre nouveau »" – de la réponse de la tradition chinoise qui, toutes écoles confondues nous dit-il, se méfie de l’action : l’action est toujours dans un « rapport d’ingérence » à l’égard du cours des choses, « elle rompt toujours tant soit peu le tissu des choses et vient troubler leur cohérence ». Son caractère spectaculaire donne l’impression qu’elle est efficace, mais cette efficacité n’est jamais que ponctuelle, artificielle et superficielle : « un simple épiphénomène, en somme, se détachant momentanément comme une traînée d’écume sur le fond silencieux des choses – mais bientôt englouti. »

Mais que je sache, les Chinois ne se sont pas transformés en pierres. Ils ont des désirs, des objectifs, prennent des décisions, mènent des batailles : ils mènent eux aussi des actions qui ont un impact sur la réalité, la transforment… Justement, nous dit François Jullien, le sage et le stratège chinois n’agissent pas, ils transforment :  » à la différence de l’action, qui est nécessairement momentanée, même quand elle se prolonge, la transformation s’étend dans la durée, et c’est de cette continuité que vient l’effet. (…) La pensée chinoise a été particulièrement sensible a la façon dont ce qui ne s’interrompt pas est porté, de ce seul fait, à se ‘déployer’, à s »épaissir’, à se ‘densifier’ (…) au point que cela finit par s’imposer à notre ‘évidence’ sans cesser d’être naturel. »

L’ascendant du sage est analysé à cette aune : « Transformation de soi et transformation des autres sont également progressives, et l’une est consécutive de l’autre : c’est parce que l »authenticité intérieure’ ne se dément pas qu’on en vient à ‘informer’ tout le comportement ; par suite, elle se rend ‘transparente’ au-dehors, puis devient si complètement ‘manifeste’ que cette objectivation, en s’intensifiant, réagit forcément sur l’entourage et que le sage finit, sans le vouloir, par ‘ébranler’ et ‘transformer’. (…) La confiance des autres devient de plus en plus solide à son égard ; du seul fait qu’elle ne soit jamais rompue, elle se déploie, s’intégrant sans à-coup à la réalité, et va de soi. »

Il en va de même pour l’influence de manière générale, qu’elle soit morale ou pas. Il en va de même pour la stratégie : « Faire advenir (ou plutôt laisser advenir) (…), c’est laisser l’effet s’imposer de lui-même, par sédimentation progressive. »

Qu’en pensez-vous ?

Pour ma part, cette distinction m’interpelle : je me penche sur mes 10 ou 15 dernières années, je mets en regard, d’un côté, l’énorme quantité d’énergie que j’ai mise à tenter de réaliser des rêves sans la moindre attention pour « la réalité », et de l’autre, les résultats obtenus. La balance est quelque peu déséquilibrée… parce que la volonté était aveugle, parce que la réalité était conçue comme un obstacle à nier, à combattre, non comme le terreau nécessaire de réalisations différentes.

J’ai largement évolué, mais je ne peux pas – culture européenne oblige ? – changer carrément mon fusil d’épaule, et l’action volontaire, affirmée, visant à faire basculer la réalité, me paraît toujours légitime pour peu qu’elle tienne compte de la réalité et l’utilise à son avantage. Je reconnais l’intérêt de la méthode chinoise telle que décrite par François Jullien – certainement moins dispendieuse en énergie -, mais il me semble que l’efficacité maximale dépend de notre capacité à savoir utiliser l’une ou l’autre réponse dans le bon contexte et au bon moment : autant il est efficace de s’appuyer sur la réalité pour la modifier progressivement, autant il faut savoir, aussi, agir dans l’instant, ’saisir’ le bon moment. Cette capacité dépend de notre clairvoyance – essentielle – et de notre lente préparation (de soi et de la réalité) en vue d’actions futures.

D’ailleurs, pour m’en tenir au domaine du développement personnel, il me semble qu’actions et mâturation sont intimement liées. Si je prends les 2 actions volontaires et visibles qui sont en train de changer le plus en profondeur le cours de ma vie, à savoir le changement radical de domaine professionnel et le sommeil polyphasique, actions volontaires et exigeantes s’il en est, elles ne sortent pas de nulle part. Elles sont les fruits d’une évolution progressive, consciente et inconsciente.

En ce sens, même si la vision chinoise me séduit beaucoup, elle me semble finalement limitative, comme l’est la vision européenne.

Et vous, comment voyez-vous les choses ? Quelles sont vos expériences ?

3 Comments

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  1. infofiltrage, 1 décembre 2008:

    Agir pour ne pas subir me semble être un argument de poids. Il existe de petites actions qui auront un « effet papillon » et de plus grosses qui seront comme des coups d’épée dans l’eau.
    Il existe des actions qui transforment la vie de chacun d’entre nous, et des actions dont on ne voit ou verra pas le résultat.
    Augmenter la qualité de l’action me parait être la meilleure démarche pour améliorer son impact.
    J’ai beaucoup d’expériences dans le fait de repousser ces limites là où il n’y a plus personne, où plus exactement là où tous lèvent leur bouclier pour se protéger du moindre changement.
    J’ai alors intégré le mot « retouche » à mon vocabulaire, quitte à faire souvent machine arrière, car sur le chemin du bonheur, on ne peut oublier personne.

  2. Boréale, 3 décembre 2008:

    Je suis curieuse des expériences dont tu parles…
    Quand tu écris : « J’ai alors intégré le mot “retouche” à mon vocabulaire, quitte à faire souvent machine arrière, car sur le chemin du bonheur, on ne peut oublier personne. » , j’ai le sentiment qu’on a fait le même chemin. Tenir compte de la réalité, chercher à la « transformer » plutôt que de s’y opposer, c’est aussi tenir compte des autres, des freins des autres, pour ne pas brusquer. Et au final, pour ne pas échouer.
    (T’ai-je bien compris ?)

  3. infofiltrage, 3 décembre 2008:

    Oui, en effet Boréale, ménager les égos de chacun permet d’avancer tous ensemble. Mais, quand même, comme disait Richards, la connaissance du chemin ne peut pas se substituer au fait de mettre un pied devant l’autre.
    Redéfinir les périmètres d’influences détermine les responsabilités propres à chacun. Être, c’est être entièrement dans son rôle. Sans tricher, sans se mentir, sans manipuler, comme nous l’enseigne Argan dans le malade imaginaire.
    Cela ne veut pas dire qu’il faille trouver un coupable par peur de l’échec, mais que la création d’un climat de confiance décuple les énergies collectives.

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