Productivité versus Vide

Posted on nov 23, 2008 by Boréale in Trouver son équilibre, lectures | 3 Comments

Je prends en ce moment un bain, une douche de lectures riches, et variées, et enrichissantes… enfin je crois.

Le net en particulier déborde d’articles et de conseils : productivité, méthodeGettingThingsDone to-do-lists logiciels d’organisation personnelle en pagaille efficience efficacité contre la procrastination sachez gérer votre temps pour enfin faire 2 choses à la fois vite et bien top chrono. (avec le minuteur téléchargé)

Bien.

Insatiable je continue mes lectures 3 onglets plus loin : méditation l’essentiel dans la vie laisser du temps au temps simplifiez votre vie quel est votre but dans la vie relaxation jamais QU’UNE seule chose à la fois gratitude laissez les choses se réaliser d’elles-mêmes compassion respirez.

Soit.
Ma schizophrénie naturelle a trouvé son terrain de jeu.

Vous me direz que j’exagère ? A peine. Vous me direz que de toute façon les deux approches visent le même objectif ? Presque, mais pas tout à fait, car les priorités ne sont pas les mêmes : l’objectif n°1 des uns est de devenir un modèle de productivité (et par suite d’être bien dans sa vie, entre autres), tandis que l’objectif n°1 des seconds est d’être heureux et de profiter de la vie. Et l’organisation personnelle est ici le moyen de l’objectif.

On pourrait dire que les premiers cherchent à ne pas perdre une seconde, tandis que les seconds souhaitent goûter à chaque seconde.

Mais alors, comment fait-on quand on veut à la fois…
Un esprit caustique dirait : « On ouvre un blog, on apprend 3 langages informatiques de plus et on se met au sommeil polyphasique (dormir 3/4 heures/jour), pour méditer. » Esprit caustique si tu m’entends, je te dirais : « On se met au sommeil polyphasique pour profiter de la vie, et tant qu’à faire on ouvre un blog pour le plaisir de partager. »

On a beau s’en défendre, on a beau tenter de concilier tout ça – et c’est aussi l’objectif de ce blog que d’en chercher une synthèse, parmi d’autres – de se dire qu’il n’y a pas de contradictions… Si pourtant, il y en a une, la hiérarchie des objectifs sépare les deux approches comme la ligne de crête coupe la montagne en deux.
Même si les premiers ont besoin d’être hyper-productifs pour être heureux. 
Même si les seconds travaillent leur productivité pour simplifier leur vie.

Me demandant à moi-même de quel côté je me situe, je suis incapable de répondre. Pour moi goûter à la vie c’est d’abord être curieux de tout. Avoir soif de découvertes et de connaissances. Du coup je ne cesse de charger la barque, de me lancer dans des apprentissages nouveaux, dans des réalisations nouvelles, et ça me rend heureuse. Et en même temps j’ai soif de simplicité, de vide bienheureux de l’esprit. Pour calmer le jeu d’une part – trouver un équilibre -, mais aussi par goût.

Chacun aura ses raisons personnelles de charger la barque – la quantité de travail qui s’impose d’elle-même, les 1001 gadgets technologiques qu’on a envie de découvrir, les flux d’informations qui nous submergent (et nous intéressent), le désir de concilier vie professionnelle et vie privée sans rien concéder… et de l’autre côté, pour beaucoup, il y a ce désir de simplicicité et de recentrage. Le vide pour équilibrer le plein. Le vide par goût aussi, pour certains.

Bref, l’époque est schizophrène, elle porte à incandescence cette distinction du temporel et de l’intemporel. Du yin et du yang.

Ou bien est-ce nous, notre propension à distinguer, à établir des dualismes tranchés, qui nous empêche de lier les deux avec aisance et souplesse ? L’harmonie est-elle là pour qui sait la voir ?

François Jullien, dans Traité de l’efficacité, montre à quel point l’Occident se laisse enfermer dans le dualisme théorie/pratique : depuis Platon et Aristote, on fixe d’abord l’idéal à atteindre. On s’échine ensuite à tordre la réalité pour qu’elle corresponde à cet idéal abstrait. La philosophie orientale se distingue a contrario par son pragmatisme : ou comment utiliser au mieux les soubresauts de la vie et d’une réalité incalculable pour parvenir à ses fins.

Ce qui est drôle, c’est que les Grecs, avant de s’en remettre à l’idéal, ont su donner naissance à Ulysse, au héros s’il en est de « l’ingéniosité » : d’une intelligence toute entière plongée dans l’action, malléable, toujours prête à s’adapter aux circonstances… « Le flair, la sagacité, la prévision, la souplesse d’esprit, la feinte, la débrouillardise, l’attention vigilante, le sens de l’opportunité » : Ulysse, avec toutes ses qualités qui lui permettent de réussir là où une recette abstraite et des règles figées échoueraient lamentablement, est une invitation à laisser tomber nos schémas dualistes pour dénouer dans l’action, sur le moment, ce qui nous apparait a priori comme une contradiction.

Cette approche-là a vite été étouffée, mais elle est là aussi, dans nos racines.
Ca donne de l’espoir.

Je suis curieuse de vos opinions ! :-)

3 Comments

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  1. Cyril, 23 novembre 2008:

    Juste une remarque pour rebondir sur l’idée que notre perception du monde est très souvent orientée par notre occidentale habitude de théoriser (merci Platon) : je conseille la lecture de Nassim Nicholas Taleb et de son livre Le cygne noir, qui met en avant la pensée empiriste et sceptique comme autre façon d’appréhender la réalité.
    Un fidèle abonné de vos flux et intéressé par votre expérience :)

  2. CoachDom, 23 novembre 2008:

    Bonsoir Boréale,

    Ton article reflète bien le flou artistique et la confusion qui règnent dans le milieu du développement personnel.

    Pour faire simple, d’un coté tu as « comment être un meilleur mouton », et de l’autre « es-tu sûr d’être un mouton ».

    Personnellement j’ai du mal à adhérer à la première vision. Je n’ai pas envie de m’améliorer pour mieux m’intégrer au système, alors que beaucoup de mes soucis viennent de ce système.

    J’adhère beaucoup plus à la deuxième vision, car je me rends compte que le système m’a éloigné de moi, et m’a fait devenir ce qu’il voulait en contrariant ce que je suis.

    Voilà pourquoi le mélange des genres est perturbant.

  3. Boréale, 24 novembre 2008:

    @ Cyril :
    D’abord merci pour ton commentaire : ne pouvant pas savoir si La Fabrique des idées a des abonnés, j’ai parfois l’impression d’écrire pour la planète Mars ! :-)
    Pour ce qui est du Cygne Noir, je crois bien que je vais finir par le lire ! J’ai découvert Taleb il y a près d’un mois, il est passé aux Matins de France Culture, et je l’avais trouvé très intéressant.
    Oui, son bouquin vaut certainement le coup d’être lu.

    @ CoachDom :
    J’aime bien tes moutons ! ;-)
    Mais justement, si la première vision consistait seulement à se demander « comment être un meilleur mouton », ça serait plus simple !
    Etre plus productif, plus efficace, plus rapide : on peut y voir une tendance à la déshumanisation, à une ‘machinisation’ de l’humain dans un système économique hyper-concurrentiel, mais ça va au-delà : la productivité, la rapidité l’organisation etc peuvent en effet servir dans ce cadre hyper-concurrentiel, mais ce sont plus globalement des qualités qui permettent de gérer la quantité, quelle qu’elle soit : quantité d’activités différentes, comme dans mon cas ; quantité d’informations, de stimuli générés par la société contemporaine et par une vie trépidante ; quantité de vies parallèles, s’il s’agit de concilier vie professionnelle, vie privée, vie de famille… sans vouloir rien concéder…
    A titre d’exemple, j’ai pour ma part le défaut (petit mais persistant ! ;-) ) d’être boulimique de connaissances : j’ai donc une tendance à la dispersion, à multiplier les apprentissages plutôt que de me focaliser sur une seule activité. J’y trouve beaucoup de bonheur, ma soif de connaissances et de progression tous azimuts y trouve son compte, mais en même temps j’y vois un écueil (même deux) : écueil pratique, dans la mesure où la multiplication des activités et le parcellement du temps vont à l’encontre de l’approfondissement (qui peut avoir une visée professionnelle -~> économique, mais pas seulement), et écueil… spirituel ? Métaphysique ? car malgré ma vie trépidante j’aspire aussi au calme, au vide, à un rythme cardiaque réduit à l’essentiel, à la frugalité. Et ce pour deux raisons : pour contrebalancer certainement ce rythme intensif, et par goût aussi, simplement.
    Les 2 tendances se lient au quotidien : d’un côté, activités professionnelles et apprentissages en pagaille, de l’autre, peu de sorties, pas de télé, simplicité alimentaire, qi-gong et calme de la nuit…
    …. mais reste quelque chose d’irrésolu…
    C’est plus une question d’équilibre personnel que d’insertion dans la foire économique.

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