« Tu es paresseux, tu dois te forcer à travailler. ». Voilà la subliminale ritournelle qui nous a tous accompagnés dans notre enfance. Peu ou prou, de près ou de loin, dans tel domaine ou dans tel autre, nous baignons largement dans cette logique-là.
Cette phrase répétée, ressassée avec ces mots-là ou d’autres, s’est gravée dans un coin de cerveau et ne se prive pas d’empoisonner notre vie d’adulte. On est souvent convaincu que cette manière de se botter les fesses est une nécessité pour se décider à faire les choses, mais il s’avère que la méthode est souvent contre-productive, en suscitant précisément ce qu’elle prétend combattre : la procrastination.
La procrastination, autrement dit la fâcheuse propension à remettre les choses à plus tard.
Propension largement répandue dans nos vies, vous en conviendrez… que ce soit dans le domaine privé ou professionnel, la difficulté à prendre une décision ou à passer à l’acte après avoir tout bien planifié… (J’espère plein de commentaires – pleins de conseils ! – de la part de ceux d’entre vous qui ne se sentent jamais concernés !!
)
La procrastination est souvent handicapante, que ce soit parce que le projet n’avance pas, parce que la décision n’est pas prise, ou simplement à cause de l’insatisfaction ou de l’auto-dénigrement qui l’accompagnent et nous rendent malheureux.
Je vous propose ici quelques notes de lecture sur un livre très riche : The Now Habit, de Neil Fiore, qui détaille précisément toute une méthode pour mettre un terme à cette procrastination. (le bouquin à ma connaissance n’est pas traduit en français.). J’en ai d’abord entendu parler comme un complément indispensable à la méthode GTD, et j’abonde dans ce sens, car la procrastination, qui n’est pas abordée par GTD, est bien l’une des principales sources de blocage de toute organisation.
Je compte vous en parler en 2 articles (minimum !). Je m’arrête ici sur le 1er chapitre : POURQUOI nous procrastinons, que j’ai trouvé passionnant. J’essaierai dans la 2ème partie de donner un aperçu global de cette méthode très dense…
Le système de l’Obligation, de la Contrainte, de la Menace : contre-productif et néfaste.
Cette idée selon laquelle il nous faut forcément une obligation, voire un bâton pour avancer, est un schéma qui nous imprègne bien au-delà de l’école. L’obligation ou la menace peuvent être extérieures (venant des parents, des profs, d’un chef ou d’un patron…), elles peuvent être intériorisées (cette voix intérieure qui serine en sourdine des « Il faut que je… », « je devrais… ») auquel cas le conflit est en quelque sorte ‘intégré’… Mais de toute façon, cette idée est contre-productive et néfaste :
- Contre-productive :
- En insistant sur le caractère obligatoire de ce qu’on doit faire, on assèche l’envie et la motivation, qui pourraient être pourtant de formidables moteurs ;
- En faisant planer une menace, on sépare distinctement l’Autorité qui veut, et par opposition la Victime, qui ne veut pas. Cette séparation appelle la rébellion. - Néfaste :
Cette méthode est une énorme source d’anxiété. Au-delà de la peur d’une éventuelle menace, elle suscite des peurs lancinantes, subconscientes, parfois profondément implantées en nous par notre éducation : la peur de l’échec, la peur de ne pas être parfait, la peur du succès, la peur d’être débordé… Des conflits intérieurs inconscients nous tiraillent et nous restons les bras ballants…
La procrastination apparaît ainsi dans le champ, comme :
- Un moyen de résister à l’autorité ;
- Un moyen d’atténuer la tension ;
- Voire une fuite loin de ce stress insurmontable.
- Je crève de trouille de reconnaître qu’il me faudrait me former à un nouveau métier ? Je garde la tête quelques années de plus.
- Je prépare mon exam’ la veille au soir, en me maudissant de m’y prendre si tard…
- Si je fais un pas de travers sur ce projet, je vais me faire engueuler comme du poisson pourri… et ma carrière va en pâtir… du coup je suis bloqué.
- Je devrais depuis des années reconnaître que mon couple est brisé… mais je ne veux surtout pas le reconnaître, car alors…
La procrastination comme un moyen de résister à l’autorité
Elle est une réaction devant le sentiment de ne pas avoir le contrôle de sa propre vie. Que l’obligation soit extérieure ou non, réelle ou fantasmée, la ‘Victime’ ne pense pas en terme de choix mais de devoir : je dois, il faut impérativement que je…
Traîner à faire les choses, ou les faire à moitié, est une manière de détrôner secrètement l’autorité et de se donner l’impression de contrôler soi-même sa vie.
On le voit avec des patients à l’hôpital, bloqués malgré eux, diminués physiquement, qui tentent de reprendre le contrôle de leur vie en refusant de se plier aux injonctions des infirmières… On le voit dans le cas de salariés qui résistent à un chef tyrannique en freinant, en ne prenant pas d’initiatives, voire en sabotant le travail.
La procrastination comme un moyen de diminuer l’anxiété (ou de la fuir).
La peur la plus répandue est la peur de l’échec. C’est la source principale de la procrastination.
Dans bien des cas, cette peur est liée la conviction intime que notre valeur, en tant que personne, est entièrement contenue dans la valeur de notre travail. Autrement dit : si j’échoue sur ce projet, je (ma personne entière) suis nulle, et je ne vaux rien. Cette conviction est à l’origine d’un perfectionnisme angoissé totalement démesuré : la moindre imperfection devient une catastrophe. Dans ces conditions évidemment, on hésite à avancer. Les préparatifs sont interminables. On tartine de la théorie sans jamais passer à la pratique… Ce perfectionnisme est souvent ancré dans l’éducation : si les parents ne sont jamais satisfaits du travail de leur enfant, ou si leurs attentes sont toujours plus hautes sans jamais reconnaître la valeur du chemin parcouru, s’ils jugent de la valeur de leur enfant à ses notes scolaires… l’enfant a toutes les chances d’intérioriser ce mécanisme et de le reproduire à l’identique pendant des décennies.
Parfois la peur de l’échec n’est pas liée à un perfectionnisme, mais à l’idée (réelle ou fantasmée) qu’on DOIT réussir, qu’il n’y a pas d’alternatives acceptables.
Dans un cas comme dans l’autre, si du projet en cours/de la décision à prendre dépendent notre valeur ou notre bonheur, le stress est inévitable. Et le besoin de diminuer la tension entraîne la procrastination.
Une peur contraire entraîne elle aussi la procrastination : la peur du succès. Elle peut prendre différentes formes :
- Un conflit relationnel : réussir ce projet me mettra en porte-à-faux avec mes collègues… Obtenir cet avancement me fera gagner beaucoup plus que mon mari, il va mal le prendre… Mes amis seront jaloux si j’ai des super notes, et je vais les perdre……
- Les conséquences pénibles d’un succès : je vais devoir déménager… je vais devoir changer de lieu de travail….. Je vais devoir quitter le monde étudiant……..
- La conséquence pénible du cercle sans fin : on exigera plus de moi, j’aurai de plus en plus de ‘chances’ de me tromper, d’échouer…. et mon échec futur, de plus grande échelle, sera beaucoup plus retentissant que mon échec éventuel immédiat……..
Là encore, la procrastination est le moyen le plus facile de faire baisser la tension.
Devant ces blocages, a fortiori s’ils sont inconscients, rester dans le schéma de la contrainte et des menaces (« Mais quand vas-tu enfin te mettre à travailler ? Tu es nul ! »…, « Vous avez intérêt à me remettre ce rapport dans 2 heures sans faute ! »…) ne fait souvent qu’aggraver les choses : le stress est ravivé, le besoin de le calmer aussi.
Neil Fiore nous propose donc de bouleverser ce schéma, et de renverser nos présupposés inconscients : non, l’être humain n’est pas foncièrement paresseux. Non, la procrastination n’est pas « naturelle ». On peut au contraire baser son efficacité, ou celles de ses proches, ou celles de ses collaborateurs, sur la conviction que le travail et le progrès sont naturels à l’esprit humain, pour peu qu’on élimine les angoisses et qu’on recherche l’envie et la motivation.
Mon avis :
A vrai dire, cet article est une synthèse d’idées très éparpillées dans ce chapitre… L’original est donc plus touffu, mais ça ne m’empêche pas de vous conseiller chaleureusement ce bouquin : il s’appuie sur toutes sortes d’exemples très concrets qui rendent la lecture très agréable.
J’aborderai la méthode proprement dite dans le prochain article…
(Cet article est écrit dans le cadre de la Croisée des Blogs du mois de juin, organisée par moi-même
et dont le thème ce mois-ci est précisément la procrastination… Je publie une présentation de tous les articles ici même au début du mois de juin. Stay tuned !
)
8 Comments
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Merci pour cet article.
Il m’a permis de mettre le doigt sur un problème qui me provoque pas mal de remous dernièrement, celui de l’identification trop forte à sa réussite dans son projet, des attentes trop haut et du fait que seul la réussite est possible (ce qui est une croyance aussi positive, mais à double tranchant, la preuve).
J’attend avec impatience l’autre partie de ton article et je pense sauter sur le livre.
« l’identification trop forte à sa réussite dans son projet, des attentes trop haut »
… Une vraie maladie qui m’aura moi aussi empoisonné la vie quelques années durant… Je me souviens encore, c’était il y a près de 5 ans, quand j’ai commencé à m’en libérer : une vraie libération !!!
Ravie que cet article t’ait été utile. Je te conseille effectivement ce bouquin. Pour l’article à venir, en fait il n’y en aura pas un mais plusieurs, toujours sur ce bouquin. Il y a trop de choses fondamentales…
Merci pour cet article, en effet la procrastination est un réel problème et de mon côté je suis plus dans le domaine « diminuer l’anxiété » et se manifeste souvent par le perfectionnisme.
Je compte me soigner
et j’attends donc tes articles à suivre sur ce sujet.
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