Je donne un cours d’anglais. Mon élève, un jeune garçon d’une douzaine d’années, termine péniblement un exercice tandis que je regarde, comme toujours, le ciel par la fenêtre.
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Inspirée par le grand air, une idée germe dans mon esprit. Je me tourne vers mon élève :
- Ca te dirait qu’au prochain cours on prenne les vélos pour faire une balade ?
Son regard s’allume instantanément. Je continue :
- Et on parlera anglais. On parlera pas tout le temps puisqu’on fera du vélo, mais quand on parlera ce sera en anglais.
Devant le sourire plein d’envie de mon élève, le principe prend forme et tous les cours du printemps se dessinent maintenant sous nos yeux comme de gigantesques balades anglaises à travers la ville :
- Allez, pour la semaine prochaine pense à des endroits dans Paris que t’aurais envie d’aller découvrir, on va aller voir ça.
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C’était mon rêve, cette nuit. Qui me fait songer à un cours bien différent, un cours de maths que je donnais il y a près de 15 ans à un jeune garçon, d’une douzaine d’années lui aussi, le fils d’un copain.
Ce cours-là a bien eu lieu, et reste pour moi un gros remords.
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Ce jeune garçon avait beaucoup de mal avec les maths. J’avais déjà donné des cours de maths dans le passé qui avaient donné de très bons résultats, donc je m’étais proposée de l’aider.
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Pendant ce fameux cours qui me reste en tête, on reparla d’un petit bouquin d’apprentissage que je lui avait donné la semaine précédente, et il m’indiqua qu’il avait envie de comprendre les vectorisations. Très bien, très bien… mais dans le programme, il y a de la géométrie d’abord. On fait la géométrie, puis on viendra aux vectorisations.
Le regard de mon élève s’est éteint instantanément.
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Il devint un véritable boulet, on n’avançait pas sur la géométrie et bientôt j’arrêtais de lui donner des cours qui ne servaient à rien. On n’en ai jamais venu aux vectorisations.
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Aujourd’hui je pense tout à fait autrement. Et je travaille et malaxe mon esprit pour m’éloigner encore de mes anciens réflexes.
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Cette méthode d’apprentissage, qui veut qu’on suive un programme tout tracé sans se soucier le moins du monde des envies de l’élève, n’est pas complètement nulle puisqu’elle a donné des résultats aussi. C’était l’histoire de mon parcours dans le système scolaire, et du coup j’ai reproduit ce à quoi j’étais habituée et qui avait marché avec moi sans encombres.
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Il est juste beaucoup plus intelligent, et agréable, de partir des envies de l’élève. La motivation est magique, elle démultiplie nos capacités d’apprentissage et notre efficacité. Son absence, ou la négation de l’envie comme pendant ce cours où je fus particulièrement idiote, peut au contraire générer un blocage total, et l’élève devient hermétique à tout apport de connaissances.
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Il en va de même dans la vie courante, dans des projets personnels comme professionnels, à partir du moment où il nous est donné d’organiser notre propre travail.
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Soit on suit un chemin préétabli, de A vers B vers C jusqu’à Z, en ayant la fierté de se coltiner les passages assommants et pénibles, et on se rassure avec l’idée qu’on maîtrise tout, qu’on connait tout, qu’on a étudié tous les cas de figure sans exceptions…
Soit on prend des chemins de traverse en suivant nos envies ou nos besoins immédiats, au risque de ne pas avoir une vue d’ensemble – et de ne pas avoir le sentiment de tout maîtriser – mais au bénéfice d’un apprentissage ou d’une avancée rapide dans nos projets.
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La première option, si on a le temps, n’est pas nulle : j’ai commencé mon apprentissage de mon logiciel de prédilection, After Effects, en épluchant un gros bouquin d’apprentissage de A à Z et en faisant scrupuleusement tous ses exercices. J’était très motivée il est vrai, donc je me suis souvenu. Mais je me suis coltinée les passages techniques horriblement assommants dans le fil du livre, et ce premier apprentissage a servi de fondement solide sur toute l’envergure du logiciel, fondement sur lequel je construis actuellement avec la pratique.
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A contrario, j’ai entamé un apprentissage de Première -montage vidéo- de la même manière, mais les premiers chapitres techniques et abstraits pour moi, ainsi que des problèmes basiques qui m’ont fait arracher les cheveux trop longtemps, m’ont totalement dégoûtée du montage vidéo pendant 2 années.
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Vous me direz que le 1er bouquin était exceptionnel, tandis que le 2nd était pourri ! Oui, mais c’est bien la preuve qu’il ne faut pas s’en remettre aveuglément aux bouquins !
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Cette méthode linéaire est pour moi « très 20ème siècle ».
Elle se manifeste aussi dans la lecture d’un livre : soit on s’astreint à le lire du premier chapitre au dernier, dans l’ordre préétabli et même si on trouve des passages barbants, et jusqu’au bout, soit on prend des libertés par rapport à cet ordre préétabli pour chercher à la fois le plaisir et l’efficacité.
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Il est pour le moins paradoxal de s’obliger à lire dans un roman les passages qui nous emmerdent, alors qu’on est sensé lire ce roman pour le plaisir !
C’est pourtant ce que j’ai fait pendant des années. Et actuellement encore, sauter des passages et des chapitres me coûte, il faut que je quitte mon esprit reptilien qui suit le cours des choses et que je modifie très volontairement ce cours des choses.
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On peut également relier cette méthode 20ème siècle au sens du détail, qui a souvent le défaut de tomber dans le perfectionnisme : soit vous êtes dévorés par votre besoin de ne rien laisser au hasard, d’avoir étudié toutes les possibilités sans exceptions, auquel cas vous faites un travail de fond qui peut avoir son utilité, mais qui vous éloigne de l’efficacité immédiate et risque de vous embrumer l’esprit – ce qui aura pour conséquence de rendre difficile la vue d’ensemble que votre esprit total(itaire ?) appelle de vos voeux… , Soit vous adoptez ce que j’appelle la méthode 21ème siècle, basée sur l’envie, le plaisir, la souplesse et l’efficacité immédiate, et vous allez droit vers ce que vous avez VRAIMENT envie de faire, ou besoin de faire immédiatement.
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Dans ce cas de figure, l’objectif est premier, il reste en permanence présent à l’esprit, et la vue d’ensemble est préservée. Certes il ne s’agit pas là de la vue d’ensemble de tout un bloc de connaissance (comme le logiciel par ex.) ou de l’ensemble d’un projet : c’est la vue d’ensemble du chemin qui est préservé, du chemin construit par l’objectif – envie ou efficacité – qu’on a en ligne de mire. Ce a quoi on donne de la valeur est différent.
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Il me semble que les 19ème et 20ème siècles se sont entièrement construits sur la 1ère logique, faite de contrainte, d’ordre/d’organisation préétablis, et son systématisme a quelque chose de totalitaire : le libre-arbitre n’y a pas sa place. Et la perception du temps était différente, on acceptait (et la société et son économie acceptaient) qu’on passe plus de temps sur quelque chose.
Ce 21ème siècle (je le fais commencer en 1990) se bâtit sur une logique différente. L’envie et le plaisir ne sont pas méprisés, au contraire. Souplesse versus rigidité. Et nous avons envie/besoin d’aller beaucoup plus vite. La valeur n’est plus placée au même endroit.
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Cette distinction des siècles vous paraît-elle tirée par les cheveux ? Il me semble qu’on est nombreux pourtant à avoir un pied dans l’un, un pied dans l’autre. Avec une vraie dichotomie entre les deux, que j’appelle le tournant du siècle… Pour ma part je préfère nettement la méthode 21ème, et je m’applique à la pratiquer, mais vers quoi nous mène-t-elle ? Quelles peuvent être les conséquences de son côté parcellaire ?
Les commentaires sont ouverts !
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(la photo : Installation éphémère dans la cour de l’école.
Utilisation d’un stock important de marrons après étude de certaines des oeuvres de Robert Smithson. )
7 Comments
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Superbe article Boréale! Je suis on ne peut d’accord avec toi.
Il faut qu’on arrête avec ce système d’éducation linéaire qui n’est bon que pour une partie des élèves. Ceux qui sont bons en tests. Pour tous les autres, cela a été mon cas, c’est un véritable calvaire de finir sa scolarité, qui te dégoûte d’apprendre. Il m’a fallu des années pour retrouver cette joie, qui est vraiment spontanée si on laisse, comme tu le dis si bien, notre désir s’exprimer. On en devient passionné!
Rigide? Par exemple, pourquoi tous les enfants de 6 ans doivent étudier dans la même classe, le même programme, en même temps? Est-ce que le cerveau de tous ceux et de toutes celles qui ont 6 ans est identique?
Si on fréquente des enfants du même âge on se rend compte que ce n’est, bien sûr, pas vrai. Il faut cette « souplesse » pour les laisser découvrir dans un corpus, ce qui les attire. Cela leur apprend aussi l’indépendance (savoir prendre des décisions) ce qui leur sera bien plus utile plus tard.
Bref, j’adore ta méthode du 21ème siècle!
Merci pour ton enthousiasme !
En fait il y a 2 choses dans cet article. Les 2 méthodes d’éducation d’une part, et l’extrapolation d’autre part : au-delà du seul domaine de l’éducation, je distingue 2 esprits, 2 logiques différentes qui s’appliquent dans tous les domaines et qui déterminent les 2 siècles.
Cette distinction par siècles est peut-être plus sujette à débat que la distinction dans le seul domaine de l’éducation !
Les soixante-huitards ne seront peut-être pas d’accord ? D’autres par contre trouveront ça évident….
L’approche est intéressante.
Mais si il ne faut probablement pas apprendre de façon trop linéaire, il y a aussi des fondamentaux à acquérir que l’on acquiert par envie et la disponibilité cognitive qui n’est pas linéaire et dépend de son humeur, du temps qu’il fait…
Par exemple, j’apprends l’allemand en cours particuliers, il y à des fois où je capte tout vite et des fois comme aujourd’hui où j’étais complètement ailleurs, étanche, d’autant plus que la prof ne laisse pas le temps de réflexion parfois et ça perturbe ma concentration. Chacun a son rythme qui dépend des moments aussi.
Bonjour. Je suis moi même élève, plus ou moins en terminale, et j’agrée votre pensée. Cela dit, je crois comprendre que vos élèves sont des cas particuliers, dans le sens où ils subissent une remédiation, ce qui signifie généralement que le sujet ne les intéresses pas (de mon point de vue, la compréhension et la mémorisation sur le long terme vont de paire avec l’intérêt pour celui-ci), mais surtout qu’ils participent ’seuls’ à leur remédiation.
Même si votre méthode s’adapte parfaitement à ce type d’élève, le système scolaire en Belgique et en France est donc très loin de changer, mais mon expérience d’élève me souffle qu’il y a d’autres méthode très efficaces pour attraper l’intérêt de l’élève. Prenez ma prof’ d’histoire actuelle, qui à su me faire aimer une matière à laquelle je répugnais particulièrement. Sa méthode: parler comme une psychopathe qui aurait envie de vous ouvrir la tête avec votre paire de ciseau pour vous y mettre son cours tellement elle est passionnée par celui-ci.
Evidement, c’est vraiment tout un art d’attirer l’attention des élèves d’une telle manière, mais je suis persuadé qu’il faut aussi se soucier de cela est tout aussi important que de se soucier des intérêts des élèves. Le cas inverse existe aussi, des prof’ qui dégoutent les élèves des matières qui les passionnent de prime abord.
Mais au final, c’est un peu ce que vous avez fait avec votre élève et votre vélo en proposant une méthode plutôt alternative à l’enseignement traditionnel.
Evidement ceci est juste mon point de vue personnel.
Je serais curieuse de voir à quoi peuvent ressembler les cours d’histoire de cette psychopathe chirurgienne !
Pour le reste, merci pour cet éclairé commentaire. La passion d’un prof pour sa matière peut en effet dépasser les contraintes d’un système trop rigide.
Un élément à garder en tête en effet, même si cette passion, par nature, n’a rien de systémique, et est forcément individuelle.
Voilà le prof de philo que j’aurais aimé avoir (vidéo) :
http://www.dailymotion.com/video/xay955_enseigner-la-philosophie-par-michel_shortfilms
Ça change tout, non ?
Merci Jean-Philippe pour le lien ! Ca donne envie en effet !
Autrement, Onfray donne des conférences tous les ans, qui passent sur France Culture au mois d’août. (l’université populaire de Caen). Les années précédentes sont sorties en CD.
Très intéressantes, même si elles ne parlent pas de Lady Di !
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